Notes de programme - La grande École d'orgue française

Le jeudi 11 décembre 1890 fut une date marquante dans l'histoire de la musique d'orgue en France. Ce fut le jour où Charles-Marie Widor a commencé à enseigner au Conservatoire de Paris. Widor était organiste à l'église Saint-Sulpice et avait étudié avec Jacques-Nicolas Lemmens à Bruxelles. Louis Vierne, alors étudiant au Conservatoire, a ainsi décrit la première impression qu'il eut de son nouveau professeur : « C'était un homme jeune encore, d'apparence plus jeune que son âge réel, assez grand, bien découplé, avec une allure un peu militaire : complet veston bleu marine, chapeau mou, cravate Lavallière à pois, tournure aisée, aspect distingué, assez froid. »¹ L'enseignement de Widor se distinguait de celui de son prédécesseur, César Franck, en accordant plus d'importance à l'interprétation, à la structure des improvisations, à la technique et aux lois d'exécution. Les grands principes se résumaient ainsi selon Vierne : « Legato rigoureux dans toutes les parties, articulation précise des notes répétées, liaison des notes communes, ponctuation, respiration, phrasé, nuances par plans, tout fut disséqué, commenté, justifié avec une merveilleuse clarté. »²

 

La Sixième symphonie en sol mineur de Widor fut achevée en 1878 et « fut créee le 24 août 1878 lors des concerts d'inauguration de l'orgue du Trocadéro. »³ « Widor rejette toujours [la forme sonate] au profit de structures plus libres et plus personnelles, qui ne s'y apparentent que de loin. »⁴ C'est le cas de cet Allegro qui ne comporte pas de deuxième thème.

 

Cette École d'orgue aura une influence qui s'étalera sur plusieurs décennies en France, d'abord avec Widor, puis, à partir de 1896, avec Alexandre Guilmant, son successeur à la classe d'orgue du Conservatoire, qui était aussi un disciple de Lemmens. Marcel Dupré perpétua la tradition en enseignant lui aussi au Conservatoire de 1926 à 1954. On compte parmi ses élèves Jeanne Demessieux, Pierre Cochereau, Jean Guillou, Gaston Litaize, Jean Langlais, Marie-Madeleine Duruflé, Olivier Messiæn, Jehan Alain, Rolande Falcinelli et André Fleury.

 

Ce dernier, Fleury, fut notamment organiste de l'église Saint-Augustin de Paris, de la cathédrale de Dijon, de la cathédrale de Versailles et de l'église Saint-Eustache de Paris (co-titulaire aux côtés de Jean Guillou). Il écrivit le Prélude et fugue trois ans après avoir obtenu son premier prix du Conservatoire. On retrouve dans ce prélude et fugue une alternance binaire-ternaire qui est omniprésente chez Duruflé.

 

Louis Vierne et Charles Tournemire étudièrent au Conservatoire en même temps, d'abord avec César Franck, puis avec Charles-Marie Widor. Si la classe fût « hostile »⁵ à l'arrivée de Widor, Vierne ne tarda pas à s'attacher à son nouveau maître. Aussi, il devint assistant de Widor à Saint-Sulpice, avant d'obtenir le poste d'organiste à la cathédrale Notre-Dame. Vierne naquit presque qu'aveugle. Il fut tout de même en mesure d'écrire lui-même sa musique grâce à des verres épais et du papier à musique avec de larges portées. Il devait, par contre, jouer de mémoire. Il a terminé sa Quatrième symphonie juste avant la guerre, en 1914. Il mourut à l'orgue de Notre-Dame en train d'improviser en 1937.

 

Tournemire, quant à lui, garda rancœur contre Widor toute sa vie. Comparons ici la première impression qu'a eue Tournemire de Widor avec celle de Vierne citée plus haut : « Je n’oublierai jamais l’arrivée, sur la pointe des pieds, tel une danseuse en “tutu”, du nouveau professeur de la classe d’orgue. Son air dégagé, son front fuyant, son long cou, le tout se rapprochant de “l’œuf placé sur un coquetier”, un veston aux couleurs bariolées du premier “faiseur” d’alors, ne cachant qu’une légère partie de ses fesses, un gilet et un pantalon “ad hoc”, me rendirent le personnage immédiatement intolérable. »⁶

Dès ses études au Conservatoire, Charles Tournemire fut considéré comme un brillant improvisateur. La complexité et la virtuosité du Choral-improvisation sur le « Victimæ paschali » (1931) en témoignent. En écoutant l'enregistrement de Tournemire, on se rend compte que l'improvisation ne fut pas que transcrite par Maurice Duruflé : elle fut aussi « corrigée » en quelque sorte par ce dernier qui était professeur d'harmonie au Conservatoire. Des temps sont ajoutés pour éviter des changements de mesure; des notes que Tournemire aurait peut-être jouées s'il avait eu un clavier de 61 touches sont ajoutées; des motifs sont développés. Le « Victimæ paschali laudes » est la séquence du dimanche de Pâques.

 

Nadia Boulanger étudia la composition avec Widor au Conservatoire (qui avait pris en charge la classe de composition lorsqu'il céda la classe d'orgue à Guilmant). Elle pris aussi des leçons d'orgue en privé avec Vierne et Guilmant. Le Prélude en fa mineur (1911) est une des rares œuvres pour orgue de Boulanger. Elle cessa de composer au début des années 1920 suite au décès de sa sœur Lili que Nadia considérait plus douée qu'elle. Elle décida de se consacrer à l'enseignement. Elle enseigna à l'École normale de musique et fut titulaire de la classe de piano d'accompagnement au Conservatoire. Elle fut aussi active comme chef de chœur et d'orchestre.

 

Il fut suggéré à Maurice Duruflé — qui était originaire de Louviers — d'aller étudier à Paris. Duruflé se rendit donc deux fois par semaine à Paris pour prendre des leçons avec Tournemire, de qui il devint l'assistant à l'église Sainte-Clotilde à partir de 1920. Tournemire envoûta Maurice Duruflé avec son langage personnel.

 

Un jour, Tournemire dit à Duruflé qu'il était prêt à passer le Concours d'admission au Conservatoire. Duruflé, qui n'était pas de cet avis, se fit présenter Vierne avec qui il prit des leçons. Il travailla la fugue improvisée dans une forme plus rigoureuse et l'improvisation libre de façon également plus disciplinée. Duruflé fut suppléant à Notre-Dame de 1927 à 1937. Vierne aurait considéré Duruflé comme son fils spirituel. Voici ce qu'il en dit dans ses mémoires : « Maurice Duruflé [...] me semble le plus brillant et le plus personnel des organistes de la jeune génération. Ici nous sommes en présence d’un sujet absolument complet; exécutant de premier ordre, improvisateur à l’imagination abondante et variée, sensible et poète à souhait, il a en plus des dons de compositeur d’une rare acuité [...] »⁷ Au conservatoire, Duruflé étudia notamment l'orgue avec Eugène Gigout et la composition avec Widor, puis Paul Dukas.

 

Duruflé critiquait ses œuvres sévèrement et les révisait constamment. Le Prélude et fugue sur le nom d'Alain a d'ailleurs été publié en 1943, puis révisé en 1947, 1958, 1963, 1965, 1967, 1969 et 1970. Il écrivait selon lui avec « difficulté et lenteur ». Duruflé ne croyait pas à l’inspiration : « [...] Je crois plutôt au travail par élimination, travail lent, difficile et souvent décourageant, mais qui peut à la longue provoquer une sorte de dédoublement de soi-même, d’état second pendant lequel on ne sent plus alors sa présence. Il peut arriver ainsi qu’à ce moment on ait la sensation d’écrire comme si la solution était dictée. Cette sensation étrange, fugitive, qui est du domaine du subconscient, ne peut être provoquée précisément que par un effort constant d’élimination de tout ce qui semble inacceptable. [...] »⁸

 

Le Prélude et fugue sur le nom d'Alain fut écrit durant la Deuxième guerre mondiale et est dédié à la mémoire de Jehan Alain, mort « héroïquement pour la France » en juin 1940 durant la bataille de Saumur. Duruflé a établi l’équivalent musical du nom « Alain » en prolongeant la dénomination allemande des notes. Par conséquent, le motif principal du prélude et le thème de la fugue débutent par ce nom « Alain » (la, ré, la, la, fa). La dernière partie du prélude contient une « citation » du thème des Litanies d'Alain jouée par le chromorne. La fugue est, en fait, une double fugue dont le premier thème est exposé sur les fonds 8, et le deuxième thème en double-croches sur un plein jeu léger au récit. 

 

Jehan Alain était un ami et collègue d'études au Conservatoire de Duruflé. Le thème que Alain utilise dans ses Variations sur un thème de Clément Janequin (1936) est la chanson « L'espoir que j'ai ». Voici ce qu'a écrit Alain sur un manuscrit destiné à Aline Pendleton : « La musique moderne, ou du moins ce qu'il est convenu d'appeler musique moderne en 1937, s'apparente plus directement à la musique ancienne que la musique romantique ou classique. Par le simple jeu de l'orthographe musicale, on doit pouvoir passer insensiblement de l'une à l'autre et conserver la fraîcheur et la tendresse de la musique du XVIe siècle. »⁹

 

Marcel Dupré, mentionné ci-dessus, enseigna l'orgue à Jehan Alain au Conservatoire. Interprète, improvisateur, compositeur et pédagogue, Dupré se fit notamment connaître pour avoir accompli l'exploit d'interpréter l'intégrale de l'œuvre d'orgue de Johann Sebastian Bach de mémoire. Voici comment Louis Vierne présente Marcel Dupré dans ses mémoire : « Fin juillet 1896, alors que nous passions une quinzaine en villégiature chez des amis à Saint-Valéry-en-Caux, la curiosité nous vint à mon frère et à moi de voir l'orgue de l'église. C'était un très vieil instrument, composé d'étrange manière avec un Récit incomplet et un pédalier à la française. “Rien à faire ici!” telle fut notre opinion, non sans une pointe de regret. Le dimanche suivant, assistant à la Grand'Messe, nous eûmes la surprise d'entendre à l'Offertoire, la petite Fugue en sol mineur de J.-S. BACH — d'exécution délicate, et nullement à la portée du premier venu — jouée à la perfection, avec un excellent legato, une articulation précise et dans le vrai mouvement. [...] Nous vîmes descendre un homme atteint d'une légère claudication suivi d'un petit garçon en costume marin, joli visage, regard clair, doux et intelligent, allure vivante mais sans nulle effronterie. Je m'avançai vers le Monsieur, me nommai et demandai qui avait joué l'Offertoire : “Mon fils”, me répondit mon interlocuteur. “Ce gentil petit homme?” “Oui, cher Monsieur.” “Quel âge a-t-il donc?” “Il vient d'avoir 10 ans.” “C'est stupéfiant, incroyable! pas une erreur, et un rythme impeccable! avec cela le pédalier français! c'est inouï.” [...] Ainsi fis-je la connaissance de Marcel Dupré et de sa famille. »¹⁰

 

Selon Xavier Darasse, « Dédiée à la mémoire de son père Albert Dupré, organiste de Saint-Ouen de Rouen, [Évocation (1941) évoque] le souvenir des offices liturgiques et des cortèges solennels qui avaient marqué la vie de ses parents et celle de ses jeunes années, le magnifique instrument de Cavaillé-Coll étant aussi l'inspirateur de ce poème. »¹¹

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1. In memoriam Louis Vierne, Paris, Desclée De Brouwer & Cie / Secrétariat Général des Amis de l'Orgue, 1939, p. 28

2. Ibid., p. 29

3. CANTAGREL, Gilles et al. Guide de la musique d'orgue, Paris, Fayard, 1991, p. 791

4. Ibid., p. 430

5. In memoriam Louis Vierne, Paris, Desclée De Brouwer & Cie / Secrétariat Général des Amis de l'Orgue, 1939, p. 33

6. TOURNEMIRE, Charles. Éclats de Mémoire, Paris, édité par Marie-Louise Langlais, 2014, p. 15

7. In memoriam Louis Vierne, Paris, Desclée De Brouwer & Cie / Secrétariat Général des Amis de l'Orgue, 1939, p. 80

8. BLANC, Frédéric. Maurice DURUFLÉ : Souvenirs et autres écrits, Biarritz, Atlantica-Séguier, 2005, p. 48.

9. ALAIN, Marie-Claire. Notes critiques sur l'œuvre d'orgue de Jehan Alain, Paris, Alphonse Leduc, 2001, p. 57 

10. In memoriam Louis Vierne, Paris, Desclée De Brouwer & Cie / Secrétariat Général des Amis de l'Orgue, 1939, p. 69-70

11. CANTAGREL, Gilles et al. Guide de la musique d'orgue, Paris, Fayard, 1991, p. 334

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